Berlinââle, comme disent les snobs

Autant vous prévenir, bientôt je vais vous embêter avec la Berlinale. Ceux qui me connaissent ont déjà entendu mille fois cette histoire et lèvent déjà les yeux au ciel intérieurement… Alors je ferai court.

Il y a au festival de Berlin une section appelée « Perspektive deutsches Kino », consacrée aux jeunes talents du cinéma allemand. Les réalisateurs sont généralement fraîchement diplômés de leur école de cinéma. Les films sont inégaux, mais attachants. Et depuis quelques années, c’est une bande de jeunes français et allemands, recrutés sur concours par l’Ofaj et TV5 Monde, qui désignent le vainqueur et lui remettent le prix « Dialogue en perspective ».

Il y a trois ans, j’ai eu la chance de faire partie de cette bande de jeunes. Quand je dis la chance, c’est parce que c’était une expérience assez folle. Pendant dix jours, le quotidien consiste à voir des films, à en parler, et à donner quelques interviews. J’ai connu plus pénible.

Dix jours durant, ce fut une véritable boulimie cinématographique. Pour nous, jeunes insolents, les places de la Perspektive étaient réservées. Pour les autres films, quelques minuscules formalités dont la simplicité nous laissait ébahis. Roulez, jeunesse! J’ai du voir entre 30 et 40 films en dix jours, des bons et des franchement mauvais. Pourtant, la crainte de m’endormir pendant la première projo de 9h ne s’est jamais concrétisée.

Au terme de ces dix jours assez incroyables, il a fallu quitter Berlin et les autres jurés, pour retrouver son quotidien. Le mien consistait à l’époque à éveiller un quelconque intérêt pour la France et le français dans l’esprit brumeux de boutonneux teutons, bien trop occupés à jouer avec leurs hormones. Et malgré les exclamations pleines d’enthousiasme de ma tutrice – « Oh mais Ariane, tu as là un curieux bracelet autour du poignet! Mais d’où vient-il donc? » – mon récit du festival les a autant passionnés que si je leur avais lu l’annuaire.

Malgré tout ces dix jours restent un grand souvenir. Si grand, que je reprends bientôt la route du festival. Avec une accréditation un peu moins magique cette fois, mais avec l’excitation de voir la ville qui ne vit que pour le cinéma, pendant quelques jours.

Des nouvelles bientôt, ici et sur d’autres supports.

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A l’est [rien de nouveau]

Troisième traduction du blog de Thomas Trappe, journaliste à Leipzig et alentours, à l’est de l’Allemagne. Au risque de me répéter: amis germanophones, allez le lire. C’est très très bien écrit, et vraiment passionnant.

Cela fait longtemps que je songe à écrire un texte sur des ours qui dansent. Ou sur les rallyes de Lada. Ou sur la pénurie de nourriture au Konsum [chaîne de supermarchés née en ex-RDA]. Un truc dans le genre. Je pourrais proposer ça aux rédactions, disons à Düsseldorf, Munich ou Hambourg. Ca pourrait marcher.

En tant que journaliste indépendant à Leipzig, je suis avantagé par rapport à tous mes collègues qui tentent difficilement de conserver une existence dans le reste de la République, et surtout à Berlin. La ville se situe en plein No man’s land journalistique. Au centre de la «Mitteldeutschland», les journalistes ou les correspondants de médias nationaux ne sont pas légion. Une situation que j’essaie donc d’exploiter: j’ai compris qu’il y avait un manque, et j’en fais plus ou moins mon affaire. J’écris donc des histoires qui se déroulent en Saxe, en Thuringe et en Basse-Saxe [trois des « nouveaux Länder » issus de la RDA]. C’est assez facile. Ça se passe bien.

Il y a six mois, j’ai eu l’honneur d’être l’un des protagonistes d’un papier du Spiegel Online (Spon) sur la belle ville de Riesa, au centre de la Saxe, au bord de l’Elbe. J’y travaille de temps en temps, et suis régulièrement interrogé par d’autres journalistes, souvent à propos des nazis. La collaboratrice du Spon avait appris qu’à Riesa, il y avait un problème avec les néonazis – je l’avais évoqué ça et là. Nous nous rencontrons, et elle me demande donc où flottent les drapeaux d’extrême droite. Je lui réponds que c’est difficile, et qu’ici les drapeaux flottent plus souvent dans les têtes qu’aux fenêtres. La ville est jolie, le problème n’est pas forcément visible directement dans la rue, et c’est en soi déjà une partie du problème. Tout se passe «underground».

L’article a parlé de rues dévastées et de débordements SS dans le centre-ville. Avec le papier, des photos de maisons saccagées que je n’ai jamais vues, même avec la meilleure volonté. Le sujet est caricaturé et parfaitement confectionné pour la masse. Le principe selon lequel on ne doit surtout pas effrayer le lecteur avec des nouveautés de l’est a été suivi, triste héritage de Stefan Aust [ journaliste allemand, rédac’ chef du Spiegel jusqu’à 2008 et auteur de «Der Baader-Meinhof Komplex», ensuite adapté au cinéma]. Pourtant, on aurait pu en faire une bien plus belle histoire, même avec Hitler et le reste.

La journaliste du Spon et moi avons aussi parlé de mon blog. Je lui raconte l’anecdote que je ne cesse de raconter. J’explique que j’ai fait mes classes à Sylt [Ile du nord de l’Allemagne, destination touristique très prisée], dans une rédaction des plus compétentes (dans laquelle le fait que je vienne de l’est n’a jamais été évoqué, mais ça n’a rien à voir avec l’anecdote). Bref, je lui raconte les vacanciers vulgaires de Sylt qui viennent de Rhénanie, les maires du coin flirtants avec la démocratie, etc (…). Chaque fois, je raconte que ce blog aurait aussi bien fonctionné là-bas qu’à Riesa, ou même à Bottrop (je ne sais pas pourquoi je cite cette ville à chaque fois, mais j’en ai pris l’habitude maintenant.) Ensuite, je dis toujours que Riesa est partout en Allemagne. On dit souvent que je livre mes impressions sur les bas-fonds est-allemands. Non: les bas-fonds allemands.

Une journaliste berlinoise m’a un jour demandé si je n’avais pas «déjà tout écrit à propos de la RDA». C’était une blague. Et plutôt drôle. Mais ce n’est pas si éloigné de ce que beaucoup de journalistes pensent, là-bas dans le «Non-Est».

Je pourrais m’en plaindre de façon beaucoup plus convaincante si je n’avais pas aussi vécu la stupidité de beaucoup de rédactions est-allemandes lorsqu’il s’agit de la partie occidentale de la République. Lorsque le «Wessi» [Terme pour désigner l’habitant d’ex-RFA, opposé à « Ossi », pour l’ex-RDA] n’est pas seulement une formule toute faite utilisée quotidiennement, mais aussi une façon de décrire quelqu’un, son caractère. C’est d’autant plus grave, que la plupart des journalistes est-allemands ont déjà été «à l’ouest» et pourraient donc mieux le connaître s’ils le voulaient. En revanche, difficile de constater l’inverse chez les collègues ouest-allemands, ce qui explique largement les préjugés.
J’ai lu un jour un article dans un journal régional dans lequel on rendait les Wessis responsables des nids de poules sur la route. Et ce n’est pas une blague. (…)

Tatort sur Rue89

En écrivant mon billet sur Tatort il y a quelques semaines, je me suis dit qu’il serait intéressant d’en parler avec un(e) universitaire spécialiste des médias allemands, ne serait-ce que pour voir si mon analyse était juste. J’ai donc contacté Isabelle Bourgeois, persuadée qu’elle allait me rire au nez et me confier qu’elle avait mieux à faire que parler d’une série télé. Je me trompais: la discussion a été riche et passionnante. Quant à mon analyse, elle était à peu près juste sur le plan sociologique (l’ancrage géographique), et pas du tout sur le plan artistique! Du coup j’ai appris plein de choses, et ça a donné un papier pour Rue89. Joie!

(Merci à Claire de m’avoir expliqué un peu plus en détail sa première expérience télévisuello-tatortesque, d’abord racontée dans les commentaires du post.)

Et bonne année!

« Il faut être un peu indulgent, avec les cons »

La bouffe n’y est pas toujours excellente, les villes y sont souvent un peu trop bétonnées, les garçons sont parfois froids et distants, et pourtant, on l’aura compris, j’aime l’Allemagne. Des explications rationnelles à cette passion, il y en a, mais honnêtement, je m’en fous: c’est un pays que j’aime, point. Et j’aime tout autant en parler autour de moi.

Sauf que bon, soyons réalistes, ça n’intéresse pas grand-monde. A quelques exceptions près, l’Allemagne ne fait pas rêver, l’Allemagne n’est pas glamour, mais malgré ce qu’en disent souvent les allemands, c’est un pays passionnant. Alors, pour en parler quand même, et parce que c’est mon métier, je m’arrache les cheveux pour trouver des sujets amusants, originaux, décalés. Parfois, ça marche et c’est une petite victoire personnelle sur des années-lumière de clichés pauvres et lassants. Parfois, ça ne marche pas, et l’on se heurte à l’incompréhension des autres.

Dans ces cas-là, je ne me sens jamais aussi proche d’Agnès Jaoui.

Malaise

La semaine dernière, je prends le RER de 16h41. Pour aller m’asseoir, je traverse un groupe de jeunes, hilares. L’une d’entre eux raconte aux autres une histoire qui semble tous les faire rire. Je m’asseois derrière eux, sors mon livre, et les oublie.

Jusqu’à ce que leur conversation retienne mon attention. « Attend, c’est de sa faute aussi, elle est bête. Elle demande ça comme ça, devant toute la classe. »

Je l’avoue, j’aime bien épier les conversations de jeunes profs. J’en capte régulièrement quand je prends le Rer pour Paris le soir, et c’est souvent très intéressant – et révélateur des problèmes de l’école aujourd’hui. Je fais donc tranquillement semblant de lire mon livre, et écoute l’histoire de cette jeune prof qui fait tant rire ses collègues.

– « Alors moi sur le moment j’lui dit ‘ben non, tu attendras la fin de l’heure, tu peux bien attendre dix minutes’. Et elle, ben elle fait la gueule tu vois.

– Et qu’est-ce qui s’est passé du coup?

– Ben à la fin de l’heure, elle se lève, elle vient vers moi et elle me dit « Ah ben merci madame, grâce à vous j’ai fait sur moi. » [Hilarité générale]

– Et tu lui as dit quoi?

– Ben rien. Elle est partie direct. J’ai même pas eu le temps de voir si elle avait vraiment fait sur elle, du coup! [Hilarité générale, bis] Nan mais j’te jure, elle est vraiment trop bête celle-là. C’est pas la première fois que je le remarque, mais là, sérieux quoi. »

La fille jubile, ses collègues sont morts de rire. Je lève les yeux: mon voisin d’en face les regarde. Il est effaré.

Lettre à Nour

Nour, on me dit qu’il ne faut pas t’écrire avant que tu sois née, que ça porterait malheur, mais tant pis, cet après-midi je brave la superstition. Aujourd’hui, j’ai pensé à toi. Les couloirs du métro sont couverts d’affiches, dont celle du Salon du livre de la jeunesse de Montreuil. Quand j’étais petite, c’était un peu l’évènement. L’occasion de rencontrer mes idoles et de me faire acheter plein de livres: le seul caprice auquel mes libraires de parents n’ont jamais pu résister.

Aujourd’hui je suis grande, et je n’ai plus vraiment de raisons d’y retourner. Pourtant, tous les ans je bave d’envie devant les affiches. Nour, tu es mon prétexte tout trouvé pour y aller, même si cette année, ça risque d’être un peu juste: si tout va bien, tu naîtras quelques semaines après la fin du salon – et entre nous, même si tu étais née, je ne t’aurais pas imposé une chose pareille. Tu m’en aurais voulu, et tu aurais eu raison.

Alors voilà, j’ai hâte que tu arrives. J’ai hâte de pouvoir passer te prendre chez tes parents, qui en profiteront pour se faire une journée pépère en amoureux, pour t’emmener à Montreuil. Hâte de pouvoir t’offrir La belle lisse poire du Prince de Motordu, ou Chien Bleu, que ta mère et moi adorions quand on était petites. On flânera toutes les deux dans les allées, je te raconterai le jour où j’ai vu Odile Weleursse pour de vrai, tu me diras qu’Odile Weleursse c’est gentil mais quand même un peu ringard, et ensuite on ira boire un chocolat. Et puis je te ramènerai chez tes parents, et tu me demanderas si on y pourra y retourner l’année prochaine.

Dépèche-toi de naître, Nour. J’ai hâte de te connaître.

Bon anniversaire, Tatort

De Derrick aux émissions de Volksmusik, la télévision allemande a produit des horreurs regrettables. Mais elle a aussi créé des petits miracles. L’un d’eux est une série policière diffusée le dimanche soir sur la chaîne publique ARD: « Tatort » fête ses 40 ans.

Plus qu’une série policière allemande, Tatort (= le lieu du crime) est une institution pour toutes les générations, au point qu’une expo lui est consacrée. Sujet numéro 1 des conversations de machine à café le lundi matin, elle est absolument incontournable: dans chaque grande ville, il existe au moins un bar qui propose des soirées Tatort, pour ceux qui n’auraient pas de télé (ou d’amis) pour en profiter. Les Mensa (= restau U) en organisent souvent aussi: à Fribourg par exemple, pour un euro, les étudiants ont droit à une soupe chaude et une place assise devant le rétroprojecteur. Quant aux soirées Tatort dans les WG (= les colocations), elles sont légion.

« Ça doit être vachement bien, pour que cela ait un tel succès », me suis-je dit au début. Et pourtant, il faut bien l’avouer, ces polars n’ont rien de grandiose – à mes yeux en tout cas. Le principe: chaque fois, l’histoire se déroule dans une ville allemande, avec une équipe par ville. Selon l’histoire, les acteurs et l’alchimie entre eux, certains duos de flics sont plus connus que d’autres, comme ceux de Cologne par exemple. A part ça, Tatort est un polar tout ce qu’il y a de plus classique, avec crime au début, et résolution à la fin. Comme dans toute série policière, certains épisodes sont très bons, d’autres ennuyeux à mourir. Rien de désagréable, ni de très folichon. Le générique, très kitsch et donc forcément un peu culte, est d’ailleurs toujours le même.


Alors pourquoi ce succès? Sans doute parce que cette série est l’une des plus anciennes d’Allemagne, et que les gens de mon âge la regardaient en pyjama avec leurs parents quand ils étaient petits. Une sorte de tradition-madeleine, qu’on perpétue ensuite avec ses coloc’, puis sa famille.

L’autre raison, c’est l’ancrage géographique. Chaque dimanche, on change de ville. A chaque fois, c’est donc l’occasion de montrer les spécificités locales: le paysage, le dialecte, la bière locale, etc. Des ingrédients qui fonctionnent très bien dans un pays où l’appartenance régionale est si importante. Lorsque j’ai vécu en Allemagne, chaque Tatort Leipzig était en soi un petit évènement, et l’occasion pour mes coloc’ de rappeler avec fierté que le tout premier épisode s’appelait « Taxi nach Leipzig ». Moi-même je me surprenais à guetter les plans en extérieur, pour pouvoir reconnaître ma ville d’adoption.

Mais si on devient vite accro aux soirées Tatort, c’est surtout pour leur capacité à briser cette maudite mélancolie du dimanche soir. En général, elles sont synonymes de bonne bouffe et de soirée entre potes, mais plus posées que celles du samedi. Un rite rassurant qui donne l’impression, quand la famille est loin, d’en avoir trouvé une autre. Rite qui s’achève cruellement lorsque retentit le générique de l’émission politique d’Anne Will, qui succède à Tatort tous les dimanches soirs. Chacun reprend alors le cours de ses activités. Et la semaine qu’on cherchait à repousser de quelques heures est bien là, prête à commencer.