A l’est [rien de nouveau]

Troisième traduction du blog de Thomas Trappe, journaliste à Leipzig et alentours, à l’est de l’Allemagne. Au risque de me répéter: amis germanophones, allez le lire. C’est très très bien écrit, et vraiment passionnant.

Cela fait longtemps que je songe à écrire un texte sur des ours qui dansent. Ou sur les rallyes de Lada. Ou sur la pénurie de nourriture au Konsum [chaîne de supermarchés née en ex-RDA]. Un truc dans le genre. Je pourrais proposer ça aux rédactions, disons à Düsseldorf, Munich ou Hambourg. Ca pourrait marcher.

En tant que journaliste indépendant à Leipzig, je suis avantagé par rapport à tous mes collègues qui tentent difficilement de conserver une existence dans le reste de la République, et surtout à Berlin. La ville se situe en plein No man’s land journalistique. Au centre de la «Mitteldeutschland», les journalistes ou les correspondants de médias nationaux ne sont pas légion. Une situation que j’essaie donc d’exploiter: j’ai compris qu’il y avait un manque, et j’en fais plus ou moins mon affaire. J’écris donc des histoires qui se déroulent en Saxe, en Thuringe et en Basse-Saxe [trois des « nouveaux Länder » issus de la RDA]. C’est assez facile. Ça se passe bien.

Il y a six mois, j’ai eu l’honneur d’être l’un des protagonistes d’un papier du Spiegel Online (Spon) sur la belle ville de Riesa, au centre de la Saxe, au bord de l’Elbe. J’y travaille de temps en temps, et suis régulièrement interrogé par d’autres journalistes, souvent à propos des nazis. La collaboratrice du Spon avait appris qu’à Riesa, il y avait un problème avec les néonazis – je l’avais évoqué ça et là. Nous nous rencontrons, et elle me demande donc où flottent les drapeaux d’extrême droite. Je lui réponds que c’est difficile, et qu’ici les drapeaux flottent plus souvent dans les têtes qu’aux fenêtres. La ville est jolie, le problème n’est pas forcément visible directement dans la rue, et c’est en soi déjà une partie du problème. Tout se passe «underground».

L’article a parlé de rues dévastées et de débordements SS dans le centre-ville. Avec le papier, des photos de maisons saccagées que je n’ai jamais vues, même avec la meilleure volonté. Le sujet est caricaturé et parfaitement confectionné pour la masse. Le principe selon lequel on ne doit surtout pas effrayer le lecteur avec des nouveautés de l’est a été suivi, triste héritage de Stefan Aust [ journaliste allemand, rédac’ chef du Spiegel jusqu’à 2008 et auteur de «Der Baader-Meinhof Komplex», ensuite adapté au cinéma]. Pourtant, on aurait pu en faire une bien plus belle histoire, même avec Hitler et le reste.

La journaliste du Spon et moi avons aussi parlé de mon blog. Je lui raconte l’anecdote que je ne cesse de raconter. J’explique que j’ai fait mes classes à Sylt [Ile du nord de l’Allemagne, destination touristique très prisée], dans une rédaction des plus compétentes (dans laquelle le fait que je vienne de l’est n’a jamais été évoqué, mais ça n’a rien à voir avec l’anecdote). Bref, je lui raconte les vacanciers vulgaires de Sylt qui viennent de Rhénanie, les maires du coin flirtants avec la démocratie, etc (…). Chaque fois, je raconte que ce blog aurait aussi bien fonctionné là-bas qu’à Riesa, ou même à Bottrop (je ne sais pas pourquoi je cite cette ville à chaque fois, mais j’en ai pris l’habitude maintenant.) Ensuite, je dis toujours que Riesa est partout en Allemagne. On dit souvent que je livre mes impressions sur les bas-fonds est-allemands. Non: les bas-fonds allemands.

Une journaliste berlinoise m’a un jour demandé si je n’avais pas «déjà tout écrit à propos de la RDA». C’était une blague. Et plutôt drôle. Mais ce n’est pas si éloigné de ce que beaucoup de journalistes pensent, là-bas dans le «Non-Est».

Je pourrais m’en plaindre de façon beaucoup plus convaincante si je n’avais pas aussi vécu la stupidité de beaucoup de rédactions est-allemandes lorsqu’il s’agit de la partie occidentale de la République. Lorsque le «Wessi» [Terme pour désigner l’habitant d’ex-RFA, opposé à « Ossi », pour l’ex-RDA] n’est pas seulement une formule toute faite utilisée quotidiennement, mais aussi une façon de décrire quelqu’un, son caractère. C’est d’autant plus grave, que la plupart des journalistes est-allemands ont déjà été «à l’ouest» et pourraient donc mieux le connaître s’ils le voulaient. En revanche, difficile de constater l’inverse chez les collègues ouest-allemands, ce qui explique largement les préjugés.
J’ai lu un jour un article dans un journal régional dans lequel on rendait les Wessis responsables des nids de poules sur la route. Et ce n’est pas une blague. (…)

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2 réponses à “A l’est [rien de nouveau]

  1. Je l’avais lu celui-là, effectivement c’est bien écrit. Et ta traduction est très bonne aussi !

  2. Merci Florence! J’ai très envie de traduire son dernier billet aussi, « Torgau », que je trouve très chouette. Mais le temps manque en ce moment…

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