24 heures dans la vi(ll)e de Sevran

Parfois, ça a du bon de fouiller dans ses archives: il y a un an, j’ai eu envie de voir à quoi ressemblait le boulot quotidien du maire de ma ville. Voilà comment j’ai pu coller aux basques de Stéphane Gatignon, maire de Sevran, pendant une journée. C’était deux semaines après l’incendie des Beaudottes, et quelques semaines avant que Gatignon quitte officiellement le PC pour Europe Ecologie.


9h10. A peine le temps de lui rappeler ma présence, il court déjà dans tous les sens. Stéphane Gatignon, maire (PC) de Sevran, sort du bureau de Bruno Dumond, son attaché de presse. Une dépêche de l’AFP vient de tomber à propos de l’incendie qui a fait cinq victimes à Sevran 15 jours plus tôt. Les premiers résultats de l’enquête montrent que l’incendie serait d’origine criminelle. L’hypothèse était quasi acquise depuis le début pour tout le monde. Une semaine auparavant, un émouvant hommage aux victimes a réuni plus de 500 personnes dans la salle des fêtes. Le maire, très ému, avait souligné l’absence de représentants de l’Etat, pourtant invités. «On a dû gérer toute l’urgence seuls, en plein mois d’août, on s’est senti un peu abandonnés », explique-t-il. Pas le temps d’en discuter plus longtemps: le maire a rendez-vous avec un promoteur immobilier et deux élus à propos d’une construction. Je n’ai pas le droit d’y assister. Qu’à cela ne tienne, je m’installe près de sa secrétaire, qui travaille avec lui depuis le début de son premier mandat en 2001. Elle soupire: « J’avais trois parapheurs à lui faire signer… » Trop tard, le rendez-vous a commencé. « Stéphane c’est un peu bip-bip dans bip-bip et coyote », dit-elle en souriant.

10h. Fin du premier rendez-vous, l’élu sort de son bureau. « Ca va être dur aujourd’hui. Je suis fatigué… ». Grand blond aux yeux bleus, le sourire facile, il a ce matin le visage fermé. Debout, il boit un café en silence et jette un regard sur l’Equipe, premier journal qu’il ouvre le matin. Coïncidence ou non, l’élu aux sports frappe à sa porte: ce soir commence l’international à pétanque sevranais qui dure tout le week-end, il vient faire le point sur l’arrivée des équipes. La présence du maire est indispensable pour l’ouverture, mais chaque année il compte aussi parmi les inscrits du premier tour. La journée s’annonce longue.
Deux élus entrent dans son bureau. L’un d’eux est chargé de la rénovation urbaine. Autrefois la tâche de tout le monde et personne à la fois, c’est devenu la colonne vertébrale de la politique de Gatignon. Une façon de lutter contre la ghettoïsation de la ville: en 30 ans, Sevran a été défigurée par la construction de cités, rapidement désertées par les classes moyennes, les commerces et autres services de proximité. Aujourd’hui, ces quartiers situés au Nord de la ville renferment tout ce que la banlieue produit comme clichés: entre violence et trafics, la vie y est particulièrement dure.


De nouveau, le rendez-vous est confidentiel. Petit à petit, chacun rentre de vacances et les réunions pour préparer la rentrée s’enchaînent. Elles se prolongent souvent, obligeant les prochains visiteurs à faire la queue dans le bureau de la secrétaire. En voyant Gatignon ouvrir la porte,  faire sortir ses collaborateurs pour en faire entrer de nouveaux, j’ai l’impression d’être assise dans la salle d’attente d’un médecin. Quelqu’un dont on attend tout – un rendez-vous, un appartement, du travail, et dont le rôle rappelle souvent celui d’un assistant social.

Entre deux allées et venues, je me glisse dans le bureau si convoité. Au mur, « J’accuse ! » côtoie un maillot dédicacé du PSG, dont Gatignon est un supporteur acharné depuis toujours. Dans la bibliothèque, les oeuvres complètes de Lénine et des ouvrages sur la banlieue. Sur le bureau, deux paquets d’oursons au chocolat offerts pour ses 40 ans.
Il relit en silence un courrier adressé à Jean-Paul Huchon, président de région et du Stif (Syndicat des transports d’île de france). Trois jours plus tôt, a eu lieu un incident de plus sur la ligne B du RER. Un train n’a pas pu s’arrêter correctement à Sevran: les deux derniers wagons donnaient sur la voie: « Du coup, des gens ont du sauter directement sur les voies pour sortir du train… absurde, et surtout dangereux »  explique le maire, ancien président de l’association des maires des villes de la ligne B du RER. Sevran et le Rer, une histoire mouvementée. La ligne B, qui assure la liaison avec Paris, est dans un triste état. Tous les jours, retards et incidents dus à des équipements en fin de vie gâchent le quotidien des usagers. Certains d’entre eux, fatigués de se sentir pénalisés, ont même fini par créer un comité pour défendre leurs droits. Sans avancée visible pour le moment.

« Un élu national de banlieue »

11h30. Bruno Dumond repasse: faut-il communiquer après la dépêche et le communiqué du parquet à propos de l’incendie? « On n’a pas plus d’infos. Mieux vaut attendre lundi… » estime-t-il. Le téléphone du maire sonne pour la 10ème fois depuis ce matin, j’en profite pour parler avec Bruno Dumond de sa stratégie de communication, décisive pour la ville. « On choisit clairement de communiquer à outrance. Ca nous permet de dénoncer certaines choses, et de faire pression sur l’Etat via les medias, explique-t-il. Sevran est une ville pauvre. En parler, dénoncer cette situation nous a permis obtenir des subventions exceptionnelles dans le passé. » Mais cette stratégie a aussi des conséquences: « Trop souvent notre communication est une communication d’urgence, liée aux faits divers. Cela oblige à avoir une autre communication – politique, par exemple: en donnant la position du maire sur des questions nationales, on offre une vision plus large. Depuis 2005, Gatignon est devenu un « élu national de banlieue. » Il s’exprime régulièrement sur des sujets nationaux, mais souvent à travers le prisme de la ville.»
D’où sa suggestion de communiquer sur la question des élections primaires à gauche. Mais comment?  Un débat s’improvise avec Michel Yvernat, directeur de communication, qui propose de réagir à l’université d’été du Parti socialiste à la Rochelle. « La Rochelle, on s’en fout! » s’exclame Gatignon. « Ce qu’il faut dire, c’est que les socialistes peuvent ne pas gagner les primaires. C’est ça qui nous intéresse. Il faut rester sur le fond. »

Le fond, justement. Maire d’une ville de plus de 50 000 habitants, en couple et père de deux enfants, l’intéressé a bien du mal à travailler dessus. « Il n’y a pas longtemps j’ai écrit quelques phrases en faisant la queue à la caisse d’Ikea… » explique-t-il en souriant. Il en écrira quelques autres en déjeunant chez lui, rapidement. Il est 13h30, et la mairie est vide.

14h30. De loin, on entend sa voix. Une erreur a été commise dans l’attribution d’une subvention à une association  pour le ramadan. Une autre s’est glissée dans la plaquette sur les associations sportives de la ville. Le ton monte. Gatignon est exaspéré, et a tout juste le temps de passer quelques coups de fil pour le faire savoir.
Entre temps, la grippe A s’est invitée dans la journée chargée du premier élu. Les affiches et tracts gouvernementaux sont arrivés, ils seront envoyés à chaque enseignant avec un courrier. Pour Gatignon, il faut faire plus. Il décide de consacrer la dernière page du journal municipal aux consignes officielles contre la grippe A. « Ca va casser toute la mise en page, le rédac’ chef ne va pas être content… » prévient son directeur de la communication. L’argument n’a pas l’air d’atteindre le maire. En aparté, il confie être plutôt serein à propos de la grippe. « On avait un peu anticipé lors des menaces de grippe aviaire. Là, en plus des consignes officielles, on a mis en place des ateliers santé, sorte de campagnes menées avec les médecins de la ville et des associations locales dans les quartiers. Du coup, on est plutôt bien préparés. »

Il est déjà 15h, et le prochain rendez-vous a lieu avec le commissaire et le commandant de police. Réunion confidentielle, sur les suites de l’incendie, « mais pas seulement » apprendrai-je. La veille au soir, un contrôle d’identité a mal tourné dans le quartier de Rougemont. Des jeunes ont passé leur colère sur le gymnase Jesse-Owens, qui a été dégradé. Il leur explique les dernières informations dans le couloir.
Le couloir. Lieu de passage des élus et des visiteurs anonymes qu’il reçoit individuellement le samedi. Long chemin obscur et sonore, obligatoire pour atteindre le bureau du maire. Lieu de discussion, aussi. « Pas très discret quand on y pense », concède un adjoint en souriant. Avec un maire qui ne tient pas en place, beaucoup de problèmes se discutent et se règlent aux yeux et oreilles de tous. La secrétaire du maire l’a déjà constaté: « Cette mairie n’est pas du tout adaptée à une ville de presque 55 000 habitants ». Et pour cause: le bâtiment, un préfabriqué construit dans les années 70, ne devait être que provisoire. Faute de moyens, il est resté en l’état.

16h30. Fin de semaine, la mairie se vide peu à peu. A la sortie du rendez-vous, Gatignon s’écroule, fatigué, dans le fauteuil de sa secrétaire, partie fumer une cigarette. « Et encore, aujourd’hui c’est une journée plutôt cool… », me glisse-t-il. Aujourd’hui, ni imprévus ni catastrophe n’obligent le maire et ses adjoints à faire face à l’urgence. A moi, sevranaise agacée de n’entendre parler de la ville que par ses faits divers, Bruno Dumond explique: « C’est vrai, il se passe plein d’autre choses dont on parle trop peu. Mais notre boulot quotidien consiste entre autre à faire le matin le bilan des incidents qui se sont produits dans la nuit ». Il me regarde, l’air de dire: « C’est désolant, mais c’est comme ça. »

Le directeur de la communication entre dans le bureau de Gatignon. Ensemble, avec le premier adjoint, ils travaillent sur un texte politique. Mais difficile de se concentrer lorsque le blackberry sonne en permanence… Que va devenir ce texte, une fois terminé? « On espère faire signer une quarantaine de personnes et le distribuer en 20 000 exemplaires à la fête de l’humanité » explique l’élu, qui s’interrompt. « Au fait, vous avez lu ce bouquin? ». « Johnny chien méchant » (Emmanuel Dongala, Serpent à plumes), raconte la vie de deux jeunes africains confrontés à la guerre au Congo. « Un livre qui éclaire sur l’Afrique. Extraordinaire! », s’exclame Gatignon.

18h20. Le texte est revu et corrigé. La mairie se vide, et le maire rentre chez lui, le temps d’enfiler une tenue plus détendue. La journée n’est pas finie: dans une demi-heure, il assiste à l’ouverture de l’international à pétanque. Ce soir, les personnalités et les équipes nationales sont présentes. Dans la foule, des visages vaguement familiers : acteurs de séries oubliées, comiques en fin de carrière, ex-candidats d’émissions de télé-réalité… Applaudis par le public, leur présence est importante pour la ville, qui peut ainsi se targuer d’avoir des « VIP » dans le tournoi. Certains y participent depuis des années, par plaisir mais aussi pour tenter de conserver un semblant de renommée. « Les évènements festifs existent aussi à Sevran et c’est toujours bon d’y prendre part » avoue le maire au micro. Il rappelle qu’au même endroit a eu lieu une semaine auparavant la cérémonie en l’honneur des victimes de l’incendie. Une minute de silence est observée, puis le buffet s’ouvre.

Mais pas le temps de manger pour le premier élu, dont la première mission est de serrer des mains. Une assiette de salade à peine engloutie, il part déjà avec ses boules de pétanque sous le bras. Traditionnellement, le maire participe toujours au tournoi. « Ben quoi, tu viens pas assister au match? » me lance-t-il en riant. Je le laisse s’éloigner vers le terrain de pétanque. Pour moi, la journée est finie. Pour lui, elle se prolongera jusqu’à tard dans la nuit.

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Une réponse à “24 heures dans la vi(ll)e de Sevran

  1. Votre cité est à nouveau sur le devant de la scène à cause d’un fait divers effroyable .J’ai vécu 5 ans à Sevran de 1973 à 1978 . A Freinville d’abord puis avenue liégeard ensuite . J’en garde un excellent souvenir . Toute ma sympathie aux habitants de Sevran . Pierre QUIDEAU

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