Par ici la sortie.

Comme promis il y a bien trop longtemps, voilà un article de Thomas Trappe que j’ai beaucoup aimé. Traduction de l’allemand, publiée avec son autorisation.

David n’utilise plus l’ouverture automatique de la porte lorsqu’on sonne chez lui. Quand il entend la sonnette, il ouvre la porte, regarde qui est là, puis laisse le visiteur entrer. Ces dernières années, le jeune homme de vingt ans est devenu prudent, depuis qu’il ne fait plus partie de « la scène ». Et « la scène » a longtemps sonné à sa porte pour le faire revenir.

Cette histoire parle de néonazis qui ne veulent plus en être. Par mesure de sécurité, le nom de famille de David et son adresse resteront secrets. David se sent plutôt en sécurité depuis son départ il y a quatre ans, mais il sait aussi que la « scène » néonazie dans l’Oberlausitz ne s’oublie pas comme ça. Trop souvent, il s’est fait bousculer dans la rue de sa ville natale. Trop souvent, il a reçu des coups de fils et des tentatives d’intimidations, où on l’accusait d’être un « traître ». C’était une période où David aurait pu souhaiter se réfugier dans un appartement isolé, loin des coups. Un appartement installé dans les environs, dont on parlera ici plus tard.

David a les cheveux noirs, courts, un penchant pour les casquettes de base-ball et les pulls à capuche. Avant de commencer à raconter son histoire, dans son appartement situé dans une tour en périphérie, il offre une bière à son invité, s’allume une cigarette. Il n’est pas nerveux, ce n’est pas la première fois qu’il raconte son retour dans la société. Bouleversé, il l’est quand même un peu. Pas facile de raconter comment on veut devenir un autre homme.

A 11 ans, David est recruté par des néonazis plus âgés que lui, dans la cour de l’école, « l’âge normal », dit-il. A 14 ans, il intègre l’organisation des jeunes du NPD [Parti National d’Allemagne]- , qui devient bientôt « trop sage » pour lui. Il intègre une « Kameradschaft » [sorte de confrérie] libre. A l’époque, les réunions se tiennent d’abord sous un pont, l’un des premiers points de rassemblement du groupe. Plus tard, les garçons ont un garage pour eux dans un quartier récent de la ville. Ils sont six ou sept. Ivres, quasiment à chaque fois. A l’école, David se bat régulièrement avec un tzigane, le seul étranger. Il montre une photo de l’époque. Dessus, il pose avec deux amis. Tous ont le crâne rasé et un drapeau du NPD dans les mains. David porte une croix de la Wehrmacht autour du cou.

Si David a choisi de quitter le groupe, ce n’est pas forcément pour de meilleures raisons. Non, il était juste extrêmement déçu que le groupe ne suive pas ses principes, que ses camarades le laissent tomber. Le meneur, qui passait son temps dans un kebab, les skins qui allaient acheter leurs clopes en Pologne. Et puis cette soirée, où on l’a abandonné.

Une fois de plus, il avait trop bu avec ses deux potes, écouté de la musique aussi. L’ambiance était tendue, agressive. Ils sont allés provoquer quelques punks dans le centre ville. Tout à coup, les punks ont reçu du renfort. Ils l’ont chopé, raconte David en montrant une entaille dans son incisive, cassée ce soir-là avec une bouteille de bière. Il s’en est sorti, avec beaucoup de chance. Ses deux potes étaient partis depuis longtemps, sans essayer de l’aider. David a compris la leçon. On l’a trahi, et pour lui cela signifiait une rupture définitive avec le groupe. Il est parti.

Michael Ankele, 52 ans, l’aide. David connait Ankele depuis l’époque où il était membre du groupe. Une fois, il avait été chargé par son meneur de participer à une discussion anti-extrême droite à la salle des fêtes de la ville voisine, pratique courante chez les néonazis pour affirmer leur présence. Ce soir-là, David portait des bottes et était assis juste derrière Michael Ankele. Il le prenait pour un « taré de gauchiste ». Aujourd’hui, Ankele est ce qu’on pourrait appeler une figure paternelle pour lui.

Le travailleur social qu’est Ankele se souvient aussi bien de la scène que David. Le jeune homme, il l’a remarqué tout de suite. « Je trouvais très courageux de sa part de pénétrer seul dans la cage aux lions ». A l’époque, Ankele, traits doux, voix posée, du genre bon vivant, travaillait déjà depuis cinq ans comme encadrant d’anciens néonazis. Ce job, il l’a trouvé via une annonce du tribunal administratif, « en fait plutôt par hasard », jusqu’à ce qu’il devienne l’un des meilleurs spécialistes de l’extrême droite dans la région.

Il sait à quelle vitesse dans l’Oberlausitz les garçons comme David dérivent vers les groupes d’extrême droite, mais  il sait aussi à quel point il est dur d’en sortir. C’est pour ça qu’Ankele aménage en ce moment un appartement dans un village des environs. Le but: en faire un appartement pour ceux qui ont décidé de rompre avec l’extrême droite. Un appartement où pourront loger les personnes qui souhaitent quitter « la scène » mais ne se sentent pas en sécurité. Là, ils pourront passer les premiers mois, les plus difficiles, loin de leurs camarades.

Juste avant de se garer devant l’appartement, Michael arrête une dernière fois la voiture. Il montre la rue, d’une largeur de deux mètres, qui s’étale comme un ruban autour des tours. Quiconque attend l’un des habitants de l’immeuble dans sa voiture, explique Ankele, devra compter sur la visite de deux voitures de police. L’une garée devant, l’autre derrière, pour empêcher toute fuite. « L’endroit n’est vraiment pas approprié pour épier quelqu’un », affirme Ankele en riant.  L’appartement est situé dans un lieu près de la République Tchèque et de la Pologne. Dans un village qu’Ankele a choisi, avec son association « Projekt 21/II », parce qu’il est éloigné de tout. 21/II, pour l’article 21 , paragraphe 2 de la Constitution. C’est là qu’il est inscrit que les partis qui luttent contre la démocratie et la liberté sont anticonstitutionnels.

L’appartement n’est pas encore complètement terminé. La moquette grise du salon garde les traces de l’ancien locataire, elle sent encore l’urine. « On va tout faire pour que ça devienne vraiment confortable » affirme Ankele. Deux chaises, un lit, pas besoin de plus. Il faut éviter à tout prix qu’un néonazi fasse croire qu’il cherche à rompre avec la scène, juste pour profiter d’une meilleure situation. A part la situation de la rue, il était important pour Ankele que l’appartement soit situé au rez-de-chaussée. Au cas où, les locataires pourront s’enfuir plus facilement. Dans le village, personne à part le maire n’est au courant que d’anciens néonazis vont habiter ici. Personne n’a emménagé encore, « mais je peux déjà accueillir quelqu’un si besoin ».

Qui va s’installer ici, Ankele n’en sait rien pour l’instant. L’illusion que ce seront des âmes pures et des adolescents démocrates, il l’a balayée depuis longtemps. Il explique qu' »il s’agit d’abord de les rééduquer ». Il est convaincu que le problème de la scène nazie n’est pas forcément la pensée d’extrême droite, mais plutôt le fait que cette pensée entraîne des actes nuisibles.

Il dit être satisfait lorsqu’il arrive à en faire décrocher certains. Ils boivent moins, et sont déjà libérés d’un environnement propice à la violence. Que la personne ait tout de même encore des idées reçues sur les étrangers, ça n’est pas le plus important – du moment qu’on laisse l’étranger en question en paix. « Je travaille sans idéologie. Ça se passe dans la tête et c’est très complexe. On ne peut pas prétendre les rendre complètement clean. »

C’est le cas de David. Lui aussi est parti, parce qu’il était déçu de ses camarades, pas de ses propres valeurs. Jusqu’ici, il le reconnaît lui-même, David n’a pas encore réussi à prendre une distance complète par rapport à « la scène ». « On ne s’en débarrasse jamais totalement ». Récemment, il a vu à la télévision qu’un vieil homme a été passé à tabac dans une station de métro, visiblement par des étrangers. Pour lui, c’est clair que ce sont « encore les bicots (qui ont fait ça), ils feraient mieux de rester chez eux ». Un réflexe sur lequel il doit encore beaucoup travailler.

Ankele n’est pas étonné, il est plutôt pragmatique. « Les gens dans l’Oberlausitz sont des boeufs », dit-il, mi-affectueux, mi-résigné. Les faire changer d’avis, impossible. Structure, hiérarchie, direction, résume-t-il, voilà ce que ses clients veulent. Avant de rompre, et après aussi. Sans trop de douleur, Ankele reconnaît que pour ses clients il est « une espèce de leader ». C’est pour cela qu’il a proposé pour son association un partenariat avec les pompiers. Leur structure accorde beaucoup d’importance à la camaraderie, au groupe. « Si nous n’avions pas les pompiers, on fermerait boutique. »

David, qui en été décrochera son BEP pour devenir cuisiner, en est le meilleur exemple. Sur les pompiers, il est intarissable. Dans sa cuisine, il a accroché quelques petites banderoles appartenant aux casernes du coin, ainsi que des casques. « Ici, c’est un vrai musée des pompiers ». Oui, c’est vrai, les pompiers sont « un ersatz » pour lui, et oui, sans eux, il n’aurait sans doute pas pu quitter la scène. « Chez les pompiers, on est camarades jusqu’à la mort ».

Pour David, l’activité chez les pompiers a une utilité en plus: grâce à l’entrainement, il connaît parfaitement le réseau que forment les rues de sa ville natale. Ce savoir, il l’utilise encore aujourd’hui, lorsqu’il traverse des coins dangereux ou qu’il s’amuse à chercher dans sa tête un moyen de fuir. La routine d’aujourd’hui était de la peur autrefois. Ceux qui veulent décrocher, comme David et les autres, seront accueillis dans l’appartement. « C’est vraiment une bonne idée qu’a eu Monsieur Ankele », conclut David.

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