Le diable travaille dans un kiosque.

Elle avait l’air si cool, cette petite vendeuse du kiosque, dans le centre. Elle nous avait vite repérées, avec notre anglais pas toujours fluent, on avait un peu discuté. Elle voulait partir en Australie, faire des études d’histoire de l’art. J’avais pris son numéro, juste au cas où.

J’ai bu un café avec elle tout à l’heure. Elle arrive, grand sourire, démarche nerveuse, cheveux ras teints en rouge. Elle fait de la boxe après le boulot, est passionnée de culture et d’arts. On discute un peu, et je l’entraîne doucement sur le terrain des divisions entre les peuples, presque sûre de savoir par avance ce qu’elle allait me dire. « Oui il y en a, mais on essaie de lutter contre, après tout on est tous les mêmes, etc. » En gros, le même discours que la majorité des étudiants d’ici – alors qu’en gros, ils ne se fréquentent jamais, et ne se bougent pas particulièrement pour que ça change. Je ne les juge pas, mais c’est le constat que je fais après deux semaines ici. Bref, je fus bien naïve.

Car au lieu de tout ça, j’ai eu droit à un franc et massif « J’aime pas les musulmans » qui m’a réveillée, d’un coup. Le meilleur étant sans doute l’argumentaire qui suivait: je suis féministe, or ils ne traitent pas bien leurs femmes, et puis la guerre sainte c’est vraiment n’importe quoi. Ah, ok. Je gratte un peu, et constate qu’ elle se retranche vite derrière le fameux exemple que tous prennent ici; « ah mais j’ai quand même un ami musulman, d’ailleurs on s’entend super bien ». Mais « jamais je ne pourrai me marier à un musulman. » Ça a le mérite d’être clair. D’ailleurs, elle ajoute, désarmante: « Mieux vaut être rattachés à la Serbie. La Bosnie, j’y suis pas du tout attachée. C’est un pays musulman. »

Je m’en serais voulu de vomir mes bureks sur son pantalon, pourtant l’envie ne manquait pas. Autant, en visite chez les jeunes pro-Karadzic, ce genre de discours – bien plus policé par ailleurs – ne m’étonnait pas plus que ça. Mais venant de cette petite bonne femme en face de moi, je prends une grosse claque. Son discours n’a rien de neuf, c’est juste qu’elle assume complètement ce que plein de jeunes rencontrés ici n’osent assumer publiquement.

Elle doit partir bosser et je ne la retiens pas, soudainement lasse de ces divisions que je prends en pleine tronche depuis le début – y compris à Sarajevo. Elle est partie en me disant avec un grand sourire que non, il n’y a aucune solution et que sa génération ne se bougera jamais pour sortir de ce sac de nœuds. Je la vois entrer dans son kiosque. Et moi je rentre à l’hôtel, mon cafard sous le bras.

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4 réponses à “Le diable travaille dans un kiosque.

  1. moi je préfère la franchise à la désormais formule consacré de « l’hypocrisie à la française », des gens qui arrivent a te dire « non mais toi c’est différent », « j’aime pas juste ceux qui sont arrivés après 62 » ou encore « non mais toi c’est pas pareil tu écoutes Johny Hallidey », c’est dans le même style que « je connais un musulman on s’entend super bien! [mais les autres :s] ». ça reste quand même un truc que j’ai seulement entendu dire dans la bouche de personne de plus de 35 ans, la mentalité chez les jeunes changent (heureusement pour eux).

    C’est aussi en partie de la faute des musulmans si les gens croient des trucs abracadabrantesque comme l’histoire de la « guerre sainte », si les érudits et autres théologiens avaient condamnés ces propos peut être que les gens se ferai une autre idée de l’Islam…

    courage 🙂

  2. Ils savent que ça existent l’Australie ?

  3. Ouais mais mec, faut les voir aussi les musulmans qu’on trouve à l’Est.

    Je me souviens en Russie avoir eu le thé et la bouffe gratos le jour de l’indépendance du Kossovo (dans le petit restau ou j’allais après la pêche).

    Pour fêter cette « Grande victoire de l’Islam sur le monde chrétien » (je signalais toujours mon arrivée par un massif salam alekoum, il pensaient que j’étais musulman).

    Va passer un ou deux mois chez des musulmans un peu revendicatifs du même type que mes Ouzbeks là, quand ils auront oubliés un peu qui tu es tu commenceras à en voir des vertes et des pas mûres.

    Je dis pas que tous les musulmans sont comme ça. Je pense néanmoins que le courant djihadiste est bien réel et présent.

    Mec, « l’amitié entre les peuples » n’est pas automatique.

    • Ah mais je n’en ai jamais douté. Mais quand tu te prends un tel discours dans la tronche, venant d’une petite nana ouverte et pleine de projets, un dimanche après-midi pluvieux, eh bien ça reste une sacrée claque. Surtout quand ce genre de discours vient clore deux semaines où je n’ai entendu que ça, mais en modéré. C’était la goutte d’eau qui a fait déborder mon cafard, mais je suis bien consciente que rien n’est tout noir ou tout blanc. C’est bien l’une des grandes leçons de ce mois en Bosnie d’ailleurs.

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