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Do widzenia, Bosnia.

Des litres de coca et des dizaines de pizzas plus tard, le bouclage est terminé. Une semaine à écrire, concevoir et monter  les deux magazines de l’équipe radio. L’un sera bientôt en ligne sur Internet, l’autre sera une partie de l’émission Et pourtant elle tourne sur France Inter, le 3 juin. Deux d’entre nous seront en studio, les autres en régie. Le Cuej sur France Inter, j’ai hâte d’entendre ça.

Mes petits camarades de presse écrite et télé n’ont pas chômé eux non plus. Vidéos et magazine sont en ligne ici.

Les dernières nuits ont été très courtes…

… et maintenant que chacun rentre chez soi, il faut commencer à réaliser que la Bosnie c’est fini, et que le Cuej aussi c’est terminé. Mélange de soulagement, d’angoisse et de liberté soudaine.

En attendant, une seule question en tête: quand est-ce que je repars?

Sarajevo again.

Malgré le confort vraiment spartiate de Banja Luka, le départ n’a pas été très facile. On s’est vite attaché à ces étudiants et à ces gens tellement sympa, et question travail je ne sais pas ce qu’on aurait fait sans eux. On leur a organisé une petite soirée pour dire merci, et ils ont tous bravé leur dégoût pour notre hôtel pourri pour venir dire au revoir. Au revoir, et pas adieu, car ils sont tous invités à venir voir le résultat de notre boulot le 27 mai à l’ambassade de France à Sarajevo. Un gros trajet pour eux (cinq heures de car et 20 euros à débourser), alors on espère que leur fac fera un geste pour les aider à venir. Ca semble bien parti, reste à concrétiser tout ça. Cette soirée sera la dernière en Bosnie, et surtout ma dernière soirée d’étudiante.

En attendant, le travail s’accumule. Organiser ses idées, faire le tri dans les heures de rushes, nettoyer les sons et accessoirement, penser à profiter encore un peu de Sarajevo. Bref, pas le temps de s’ennuyer dans les jours qui viennent.

Le diable travaille dans un kiosque.

Elle avait l’air si cool, cette petite vendeuse du kiosque, dans le centre. Elle nous avait vite repérées, avec notre anglais pas toujours fluent, on avait un peu discuté. Elle voulait partir en Australie, faire des études d’histoire de l’art. J’avais pris son numéro, juste au cas où.

J’ai bu un café avec elle tout à l’heure. Elle arrive, grand sourire, démarche nerveuse, cheveux ras teints en rouge. Elle fait de la boxe après le boulot, est passionnée de culture et d’arts. On discute un peu, et je l’entraîne doucement sur le terrain des divisions entre les peuples, presque sûre de savoir par avance ce qu’elle allait me dire. “Oui il y en a, mais on essaie de lutter contre, après tout on est tous les mêmes, etc.” En gros, le même discours que la majorité des étudiants d’ici – alors qu’en gros, ils ne se fréquentent jamais, et ne se bougent pas particulièrement pour que ça change. Je ne les juge pas, mais c’est le constat que je fais après deux semaines ici. Bref, je fus bien naïve.

Car au lieu de tout ça, j’ai eu droit à un franc et massif “J’aime pas les musulmans” qui m’a réveillée, d’un coup. Le meilleur étant sans doute l’argumentaire qui suivait: je suis féministe, or ils ne traitent pas bien leurs femmes, et puis la guerre sainte c’est vraiment n’importe quoi. Ah, ok. Je gratte un peu, et constate qu’ elle se retranche vite derrière le fameux exemple que tous prennent ici; “ah mais j’ai quand même un ami musulman, d’ailleurs on s’entend super bien”. Mais “jamais je ne pourrai me marier à un musulman.” Ça a le mérite d’être clair. D’ailleurs, elle ajoute, désarmante: “Mieux vaut être rattachés à la Serbie. La Bosnie, j’y suis pas du tout attachée. C’est un pays musulman.”

Je m’en serais voulu de vomir mes bureks sur son pantalon, pourtant l’envie ne manquait pas. Autant, en visite chez les jeunes pro-Karadzic, ce genre de discours – bien plus policé par ailleurs – ne m’étonnait pas plus que ça. Mais venant de cette petite bonne femme en face de moi, je prends une grosse claque. Son discours n’a rien de neuf, c’est juste qu’elle assume complètement ce que plein de jeunes rencontrés ici n’osent assumer publiquement.

Elle doit partir bosser et je ne la retiens pas, soudainement lasse de ces divisions que je prends en pleine tronche depuis le début – y compris à Sarajevo. Elle est partie en me disant avec un grand sourire que non, il n’y a aucune solution et que sa génération ne se bougera jamais pour sortir de ce sac de nœuds. Je la vois entrer dans son kiosque. Et moi je rentre à l’hôtel, mon cafard sous le bras.

Le magistrat.

Aujourd’hui, on était quatre à partir couvrir l’assemblée constituante d’un parti nationaliste et radical, résultat de la scission avec un parti d’extrême-droite serbe.

Le congrès se passait dans un théâtre pour enfants (!). Sur la scène, des ballons aux couleurs serbes. Dans l’assemblée, 95% d’hommes. Les discours se succèdent, entrecoupés de musique, de chants traditionnels, et d’un petit sketch. La mise en scène est grossière: un mec déguisé en magistrat prend des ballons aux couleurs des partis de RS, il les brandit et les met dans une caisse avec force commentaires. C’est en serbe, mais pas difficile à comprendre. Ambiance “ils sont tous pourris, sauf nous.”

Pendant le discours interminable du nouveau président du parti, je pars à la recherche de quelqu’un qui parle anglais, susceptible de répondre à nos questions. Je tombe sur un jeune mec. Il aimerait me répondre, mais il ne peut pas, parce que “ce sont ces gens qui me donnent de l’argent.” Hein?! Son anglais n’est pas terrible, mais j’arrive à comprendre que c’est lui qui a joué le magistrat sur scène. On l’a payé 25 euros pour ça. Il s’est exécuté, “alors que je les déteste tous, ces mecs”.

Il les déteste, parce qu’”ils racontent des mensonges. Sur la guerre, sur le pays, sur tout.” Il les déteste mais il n’a pas le choix. 25 euros, ça représente 50 marks, une grosse somme. Ici, le salaire moyen tourne autour de 300 euros par mois. Ce type est étudiant, il veut devenir scénariste pour le théâtre. Je lui demande comment il se sent, à côté de ces gens. “Mal, bien sûr. Mais ensuite je prends leur argent, et je rentre chez moi.” Il sourit, hausse les épaules et s’en va.

Choses vues à Banja Luka

Le rez-de-chaussée du centre commercial Borska…

... étrangement vide, comme intact de la fin du communisme. Ambiance film de SF.

Une frontière de plus.

Aujourd’hui, visite au Parlement de Republika Srpska, pour rencontrer deux jeunes parlementaires du SNSD – le parti social-démocrate du premier ministre, Milorad Dodik. Milos, lui-même membre du SNSD, était tout fier de nous avoir arrangé le rendez-vous.

Il nous avait tellement parlé de ses deux “jeunes potes” que j’ai eu un moment de surprise en voyant deux armoires à glace en costard, dont le jeune âge disparaît déjà derrière des lunettes strictes et un début de calvitie. Jeunes ou pas, leur discours est déjà formaté, sans surprise ni spontanéité.

Mais le plus frappant, c’est la réaction de mon pote traducteur. Devant ses deux amis qui étalent tranquillement leur langue de bois, il est admiratif, et tout excité d’être là. Il nous fait comprendre que c’est presque un honneur qu’on nous fait de nous recevoir. Personnellement, la dicussion m’a un peu écoeurée. Au fond, peu importe les détails du discours et le parti auquel ils appartiennent, ces deux mecs sont hyper formatés, et notre traducteur, qui est d’abord un jeune journaliste, n’a l’air d’y voir que du feu.

A la sortie du Parlement, je lui demande comment il gère le lien entre journalisme et politique. Après tout, la question se pose partout, et pas qu’en Bosnie. Il reconnaît que c’est une question qu’il se pose régulièrement. “J’essaie de rester objectif, me répond-il, et d’être critique par rapport à mon parti.” Il cite un ou deux de ses papiers, qui parfois lui ont attiré des remarques. Mouais. Moi je revois surtout son admiration pour ses potes, dont il me reparle longtemps après l’interview, et le fait que le parti dont il est membre contrôle la chaîne de télé nationale. Milos est un type intelligent et super intéressant, mais j’ai du mal à croire à l’indépendance dont il me parle.

En partant, il me demande mes impressions. Difficile de lui dire que j’ai trouvé ses amis tellement caricaturaux que j’en ai la nausée… Alors je coupe la poire en deux, en parlant de “discours très politicien”, dont je ne sais pas si je vais pouvoir me servir pour la radio. Je ne sais pas s’il a compris où je voulais en venir. En tout cas, il m’assure très gentiment que je peux toujours recontacter les deux types si besoin. Ils sont très occupés, mais se rendront disponibles pour nous, me dit-il. Mais personnellement, je n’ai plus aucune envie de les revoir.

Quelques photos de Sarajevo

Après j’arrête…

Je ne vous ferai pas le coup de la grande aventure humaine, mais personnellement j’en suis quand même pas très loin. Nos étudiants sont tellement super qu’il est dur de ne pas devenir niais en parlant d’eux. Leur gentillesse et leur hospitalité sont bluffantes, et sacrément touchantes. Si je pouvais, je les inviterais tous à venir nous voir en France. Mais pour sortir de Bosnie, ils ont besoin de visas, or les visas coûtent cher, il faut aller les demander puis les chercher à Sarajevo. Et ça, trop peu d’étudiants d’ici peuvent se le permettre. Une sacrée humiliation.

En attendant, ils sont toujours aussi incroyables. Du genre à inviter spontanément quinze français à venir boire des bières dans un salon d’étudiants, à guetter ton verre pour le remplir dès qu’il est vide, à te demander si tu te sens bien, si tu n’as besoin de rien, et à pâlir de honte en entendant les récits sur notre hôtel pourri (“I feel so bad about it”). A côté de ça, toujours une énorme fierté de nous montrer leur région et de nous expliquer tout ce qu’ils peuvent sur la ville. J’ai l’impression qu’ils sont si peu habitués à ce que des étrangers s’intéressent à eux, qu’ils ressentent le besoin de prouver qu’on a raison de le faire.

J’espère un jour pouvoir leur rendre tout ça.

Banja Luka

Soyons clairs, l’arrivée n’a pas été des plus joyeuses. Hôtel franchement minable, ville pas super jolie, le wifi ne marche pas partout, bref, on sentait le scepticisme nous gagner. Et puis très vite les étudiants sont arrivés. Milos, étudiant en journalisme de 23 ans, nous a accompagnées, deux collègues et moi, faire un tour dans la ville. Très vite, on rejoint deux potes à lui. Sonja, Mili et Milos nous racontent tout ce qu’ils savent sur Banja Luka, et déjà l’ambiance est beaucoup plus détendue. La conversation est super intéressante, nos trois guides très ouverts. On parle communautés et guerre comme de musique et de journalisme. On se retrouve dans un bar “Castro”, avec plein de posters de Fidel partout, pour boire une bière. La soirée, très sympa, se termine sur une invitation à venir fêter avec eux la St Georges, une fête orthodoxe, chez un de leurs amis, à une heure de Banja Luka. Il n’y a qu’une place dans la voiture…

… et j’ai la chance de pouvoir la prendre. Après un petit road trip sur les routes de montagne que je n’aime décidément que très moyennement, on arrive à l’heure du déjeuner dans une cuisine pleine de monde, et surtout pleine de nourriture. Sur la table, de la viande froide, des fromages faits maison, des poivrons marinés, de la salade de choux. Chaque assiette terminée est remplie automatiquement par notre hôte, et mieux vaut manger si on ne veut pas la vexer. Mili m’explique qu’on dépense beaucoup d’argent pour accueillir dignement les invités de la St Georges. Ne pas toucher à son assiette, c’est donc presque de la provocation. Pareil pour la rakjia, la boisson traditionnelle, une eau de vie de prune: qu’on en veuille ou pas, on finit toujours par en boire.

Après le déjeuner,  balade dans les montagnes du coin, le long de la rivière Ribnik. L’eau est tellement claire qu’on peut la boire directement. L’endroit est paradisiaque, et les garçons sont très fiers de me le montrer.

Fière, elle l’est aussi, notre hôte, lorsqu’elle me fait visiter la maison. C’est son mari qui l’a construite, ils y ont vécu jusqu’au début de la guerre. Lorsque les croates sont arrivés dans la région, elle a du partir avec ses trois enfants se cacher à Banja Luka. Son mari lui est resté. Il est mort quelques semaines plus tard sous les balles bosniaques. Ce sont des amis grecs de la famille qui l’ont aidée à s’en sortir, notamment au niveau financier. Dans le salon, je ne vois qu’une chose,  la photo de Karadzic accrochée au mur. Je demande à Milos ce qu’elle fait là, il traduit. “Je n’aime pas Karadzic, mais cette photo, mon mari l’avait sur lui quand il est mort. Je la garde, et elle restera toujours ici.”

Cette femme est une vraie force de la nature. Elle passe son temps à courir pour nourrir ses invités, qui n’ont fait que manger et boire toute la journée. Dix fois, elle me demande si je ne manque de rien et m’assure que je dois absolument revenir passer des vacances ici. Elle m’aime tellement qu’elle aimerait que j’épouse son fils. Milos rit en me traduisant cette phrase. Moi je souris un peu bêtement, et je change vite de sujet.

Quand nous partons pour Banja Luka, elle m’embrasse comme sa fille et me donne un petit sac avec deux paquets, une tasse et un paquet de gaufrettes. “Modeste, mais bon quand même”. Je me confonds en remerciements.

Je suis épuisée, mais consciente de ma chance d’avoir assisté à cette journée. Le must, c’est Milos et ses amis qui adorent jouer les guides. Ils sont si fiers de leur région qu’ils tiennent à en renvoyer une bonne image. Du coup, ils sont adorables, sans en faire trop, et s’arrangent pour que je bosse dans de bonnes conditions. Dans la voiture du retour,  des chansons de Kusturica et du No Smoking Orchestra. Les garçons chantent à tue-tête. Mili se tourne vers moi: “Bientôt, tu devras les chanter aussi bien que nous.” J’ai du boulot.

J’implose un peu.

Parce qu’après trois jours ici, j’ai déjà tellement de choses à raconter. Oui, mais c’était sans compter les embûches techniques. Que n’ai-je emporté mon bon vieux PC en Bosnie, au lieu de ramer pour trouver un ordi équipé du wifi… Raaaaaaah. Oui j’implose, j’ai des photos à poster, des rencontres à raconter et pour l’instant je ne peux pas les partager. Frustration, quand tu nous tiens. Pouf pouf, restons calmes, respirons.

Après trois jours très remplis à Sarajevo (confs, balades, rencontres avec les étudiants, etc), je prends donc la route pour Banja Luka demain matin. Direction la capitale de la République Serbe de Bosnie pour deux semaines. L’ambiance promet d’être très différente. J’ai hâte, mais je sens déjà la frustration de ne pas connaître plus Sarajevo. J’y passerai la dernière semaine de mai, mais dans un contexte de gros boulot qui ne permettra sans doute pas d’approfondir la visite.

Bref, trève de plaintes, la découverte du pays se poursuit demain, dans les petites routes de montagne. Je ne sais pas si je me réjouis de voir les ravins bosniens de près, mais en tout cas je suis heureuse de pouvoir bientôt commencer à bosser pour de vrai, dans une ville où je vais rester et apprendre à connaître les gens. Pour moi, Sarajevo n’a été qu’une mise en bouche, les choses sérieuses commencent demain. Le programme des spé radio s’annonce déjà passionnant, et j’ai hâte de pouvoir partir en reportage, un nagra sous le bras.

Je vous tiens vite au courant de la suite. Enfin, si je peux. Fingers crossed…