Soyons clairs, l’arrivée n’a pas été des plus joyeuses. Hôtel franchement minable, ville pas super jolie, le wifi ne marche pas partout, bref, on sentait le scepticisme nous gagner. Et puis très vite les étudiants sont arrivés. Milos, étudiant en journalisme de 23 ans, nous a accompagnées, deux collègues et moi, faire un tour dans la ville. Très vite, on rejoint deux potes à lui. Sonja, Mili et Milos nous racontent tout ce qu’ils savent sur Banja Luka, et déjà l’ambiance est beaucoup plus détendue. La conversation est super intéressante, nos trois guides très ouverts. On parle communautés et guerre comme de musique et de journalisme. On se retrouve dans un bar “Castro”, avec plein de posters de Fidel partout, pour boire une bière. La soirée, très sympa, se termine sur une invitation à venir fêter avec eux la St Georges, une fête orthodoxe, chez un de leurs amis, à une heure de Banja Luka. Il n’y a qu’une place dans la voiture…
… et j’ai la chance de pouvoir la prendre. Après un petit road trip sur les routes de montagne que je n’aime décidément que très moyennement, on arrive à l’heure du déjeuner dans une cuisine pleine de monde, et surtout pleine de nourriture. Sur la table, de la viande froide, des fromages faits maison, des poivrons marinés, de la salade de choux. Chaque assiette terminée est remplie automatiquement par notre hôte, et mieux vaut manger si on ne veut pas la vexer. Mili m’explique qu’on dépense beaucoup d’argent pour accueillir dignement les invités de la St Georges. Ne pas toucher à son assiette, c’est donc presque de la provocation. Pareil pour la rakjia, la boisson traditionnelle, une eau de vie de prune: qu’on en veuille ou pas, on finit toujours par en boire.
Après le déjeuner, balade dans les montagnes du coin, le long de la rivière Ribnik. L’eau est tellement claire qu’on peut la boire directement. L’endroit est paradisiaque, et les garçons sont très fiers de me le montrer.
Fière, elle l’est aussi, notre hôte, lorsqu’elle me fait visiter la maison. C’est son mari qui l’a construite, ils y ont vécu jusqu’au début de la guerre. Lorsque les croates sont arrivés dans la région, elle a du partir avec ses trois enfants se cacher à Banja Luka. Son mari lui est resté. Il est mort quelques semaines plus tard sous les balles bosniaques. Ce sont des amis grecs de la famille qui l’ont aidée à s’en sortir, notamment au niveau financier. Dans le salon, je ne vois qu’une chose, la photo de Karadzic accrochée au mur. Je demande à Milos ce qu’elle fait là, il traduit. “Je n’aime pas Karadzic, mais cette photo, mon mari l’avait sur lui quand il est mort. Je la garde, et elle restera toujours ici.”
Cette femme est une vraie force de la nature. Elle passe son temps à courir pour nourrir ses invités, qui n’ont fait que manger et boire toute la journée. Dix fois, elle me demande si je ne manque de rien et m’assure que je dois absolument revenir passer des vacances ici. Elle m’aime tellement qu’elle aimerait que j’épouse son fils. Milos rit en me traduisant cette phrase. Moi je souris un peu bêtement, et je change vite de sujet.
Quand nous partons pour Banja Luka, elle m’embrasse comme sa fille et me donne un petit sac avec deux paquets, une tasse et un paquet de gaufrettes. “Modeste, mais bon quand même”. Je me confonds en remerciements.
Je suis épuisée, mais consciente de ma chance d’avoir assisté à cette journée. Le must, c’est Milos et ses amis qui adorent jouer les guides. Ils sont si fiers de leur région qu’ils tiennent à en renvoyer une bonne image. Du coup, ils sont adorables, sans en faire trop, et s’arrangent pour que je bosse dans de bonnes conditions. Dans la voiture du retour, des chansons de Kusturica et du No Smoking Orchestra. Les garçons chantent à tue-tête. Mili se tourne vers moi: “Bientôt, tu devras les chanter aussi bien que nous.” J’ai du boulot.